De Victor Hugo

à Adèle Foucher


 

Mercredi matin, 5 juin 1822

 

Mon Adèle bien-aimée, je veux, la première fois que je te verrai, me mettre à tes genoux et baiser la poussière de tes pieds. Si tu savais quel bien me font tes lettres, quel courage elles me donnent, tu passerais à m'écrire tous les moments que nous ne passons pas ensemble. Moi, je voudrais quand je t'écris laisser aller ma plume selon mon coeur. Il me semble quand je me met à cette douce occupation qu'il me sera facile de te dire tout ce qu'il y a dans mon âme; mais je suis étonné tout à coup de ne pouvoir rendre ce que j'éprouve et de chercher vainement des paroles assez fortes pour ce que je veux dire. Adèle, tout ce que je sens à ta seule pensée est inexprimable. Tu remplis mon âme comme si j'avais une divinité, un ciel, pour moi, à part sur la terre. Je voudrais quelquefois t'adorer d'un culte d'idolâtrie, ô mon Adèle. Tu m'inspire tous les sentiments tendres, nobles, généreux qui composent ta nature. Je te respecte, je te vénère, je t'estime, je t"admire, je t'aime comme on adore, et, quand tu me dis de te répéter souvent que je suis ton mari, juge quelle est ma joie et mon orgueil. Oh! oui, je suis ton mari, ton défenseur, ton protecteur, ton esclave; le jour où je perdrais cette conviction, je suis certain que mon existence se dissoudrait d'elle-même parce qu'il n"y aurait plus de base à ma vie. Tu es, Adèle, le seul être sur lequel puisse jamais reposer tout ce qui désire, tout ce qui aime, tout ce qui espère en moi, c'est-à-dire mon âme tout entière. Je t'en conjure, si c'est quelque chose pour toi que de m'épargner une vive douleur, ne me répète plus, ange, que les preuves de tendresse et de dévouement que tu daignes me donner peuvent m'inspirer un autre sentiment que celui de la reconnaissance la plus profonde et la plus respectueuse. Si tu savais quel est mon bonheur quand je vois celle à qui j'ai confié tout mon avenir se confier de son coté à moi. Quand tu places sans crainte ton corps si pur et si virginal dans mes bras, il me semble que c'est la plus haute preuve d'estime que tu puisse me donner, et combien je suis fier de me sentir estimé d'un ange tel que toi! Aussi ton mari espère-t-il que tu ne seras pas inexorable et que tu ne lui refuseras pas, si tu l'aime, encore quelques matinées comme la bienheureuse d'avant-hier. Je te prierai tant. Adieu. Je vais courir toute la journée pour nos affaires; il m'est bien pénible de penser que tu sortiras aussi et que je ne serai pas près de ma femme. Plains ton pauvre Victor.