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Mercredi
matin, 5 juin 1822
Mon
Adèle bien-aimée, je veux, la première fois
que je te verrai, me mettre à tes genoux et
baiser la poussière de tes pieds. Si tu savais
quel bien me font tes lettres, quel courage
elles me donnent, tu passerais à m'écrire tous
les moments que nous ne passons pas ensemble.
Moi, je voudrais quand je t'écris laisser aller
ma plume selon mon coeur. Il me semble quand je
me met à cette douce occupation qu'il me sera
facile de te dire tout ce qu'il y a dans mon âme;
mais je suis étonné tout à coup de ne pouvoir
rendre ce que j'éprouve et de chercher
vainement des paroles assez fortes pour ce que
je veux dire. Adèle, tout ce que je sens à ta
seule pensée est inexprimable. Tu remplis mon
âme comme si j'avais une divinité, un ciel,
pour moi, à part sur la terre. Je voudrais
quelquefois t'adorer d'un culte d'idolâtrie, ô
mon Adèle. Tu m'inspire tous les sentiments
tendres, nobles, généreux qui composent ta
nature. Je te respecte, je te vénère, je
t'estime, je t"admire, je t'aime comme on
adore, et, quand tu me dis de te répéter
souvent que je suis ton mari, juge quelle est ma
joie et mon orgueil. Oh! oui, je suis ton mari,
ton défenseur, ton protecteur, ton esclave; le
jour où je perdrais cette conviction, je suis
certain que mon existence se dissoudrait
d'elle-même parce qu'il n"y aurait plus de
base à ma vie. Tu es, Adèle, le seul être sur
lequel puisse jamais reposer tout ce qui désire,
tout ce qui aime, tout ce qui espère en moi,
c'est-à-dire mon âme tout entière. Je t'en
conjure, si c'est quelque chose pour toi que de
m'épargner une vive douleur, ne me répète
plus, ange, que les preuves de tendresse et de dévouement
que tu daignes me donner peuvent m'inspirer un
autre sentiment que celui de la reconnaissance
la plus profonde et la plus respectueuse. Si tu
savais quel est mon bonheur quand je vois celle
à qui j'ai confié tout mon avenir se confier
de son coté à moi. Quand tu places sans
crainte ton corps si pur et si virginal dans mes
bras, il me semble que c'est la plus haute
preuve d'estime que tu puisse me donner, et
combien je suis fier de me sentir estimé d'un
ange tel que toi! Aussi ton mari espère-t-il
que tu ne seras pas inexorable et que tu ne lui
refuseras pas, si tu l'aime, encore quelques
matinées comme la bienheureuse d'avant-hier. Je
te prierai tant. Adieu. Je vais courir toute la
journée pour nos affaires; il m'est bien pénible
de penser que tu sortiras aussi et que je ne
serai pas près de ma femme. Plains ton pauvre
Victor.

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