De Henri IV

à Gabrielle d'Estrées

(10 février 1593)


 

Je ne sais de quel charme vous avez usé, mais je ne supportais points les autres absences avec tant d'impatience que celle-ci; il me semble qu'il y a déjà un siècle que je suis éloigné de vous. Vous n'aurez que faire de solliciter mon retour; je n'ai artère ni muscle qui à chaque moment ne me représente l'heure de vous voir, et ne me fasse sentir du déplaisir de votre absence. Croyez, ma chère souveraine, que l'amour ne me violenta jamais tant qu'il fait. J'avoue avec tout sujet de m'y laisser mener; aussi le fais-je avec une naïveté qui témoigne la réalité de mon affection, parce que je m'assure que vous n'en doutez pas.

Je finirai ce discours pour en commencer un autre, qui est que nos dames ont bien couru fortune, et ont bien ressenti des incommodités de la guerre. Votre tante vous en écrit, à qui le parentage de mon bel ange servit fort. J'y fis ce que je devais.

Je monte à cheval et vais dîner à Boigency. Si Monsieur de Guise est parti d'Orléans, demain nous nous verrons. Mon tout, aimez-moi fort. Je te jure, mes belles amours, qu'en tout mon voyage mes yeux ne verront qu'autant qu'Il faudra pour raconter ce qui sera par où je passerai. Bonjour, ma souveraine. Je baise un million de fois vos belles mains.

À Marchenoy, ce dixième février