Du Chevalier de Boufflers

à la Comtesse de Sabran

(Il avait choisi de partir au Sénégal pour y accroître sa fortune trop mince et être digne d'épouser la Comtesse de Sabran)


 

Ce 11 décembre 1785

 

Je te les envoie, chère femme, ces cheveux que tu m'as demandés comme gage et un symbole du plus doux et du plus durable des liens. S'il reste quelque vestige de sensation à ce qui est séparé de nous, si ce qui a fait partie de moi-même participa encore à ma nature, ils voleront à toi comme le fer à l'aimant et la paille à l'ambre. Comme j'avais hier du monde autour de moi pendant ma toilette, je les ai garder sous le nom de ma soeur, de peur qu'un ne disant pas de nom, je ne fisse soupçonner le tien. Les voilà, ma fille, ils sont à toi, mais moins encore que ce qui m'en reste. Je te les rapporterai un peu blanchis, mais tu ne les dédaigneras pas; ils se mêleront quelquefois à tes cheveux comme un arbre desséché se pare de lierre et de pampre. Que m'importe d'être jeune ou vieux, pourvu que je vive avec toi, que je te voie à mon aise et que mourant, je te tienne de ma main défaillante. Je crois que nous mettront demain à la voile si le temps ne change point. N'attends et ne crains plus de ma part de vains regrets. Je ne veux plus m'y livrer; il faut penser à ma besogne, la faire de mon mieux et mériter le prix que je convoitais en prenant ma résolution. Adieu. Mêle ton souffle pur à celui des vents pour me faire arriver à bon port, car je ne puis revenir à toi que de l'Afrique. Adieu. Je te remercie de ton ballon, mais j'ai peur que cela ne te ruine en reconnaissance et ne me ruine en frais. Mande-moi ce qu'il t'en aura coûté pour que je le paye, car, d'ici à ce que nous portions le même nom, je ne veux point abuser de notre communauté de biens. Adieu encore. Le chevalier de Brache, mon capitaine, est ici, et paraît sûr de partir demain.